DANS LE PAYS NULLE PART  2015 — 2017

Autour des migrations vers l’Europe, avant et après la traversée de la Méditerranée, là où l’identité se perd. Projet axé sur les notions de l’errance et de la perte de soi, entre le passé qu’ils souhaitent oublier et l’avenir qu’ils ne peuvent que rêver. Un entre-deux où plus rien n’existe, rien d’autre que l’attente d’un avenir meilleur.

Un homme noir sur la plage mime la traversée de la mer Méditerranée en bateau pneumatique. Il rame, rame, rame dans le vide. Semble euphorique. Il est très tôt – six heures peut-être – le soleil se lève. L’homme fredonne un chant dans une langue qui n’est pas la nôtre : Dakha Daow, Gueunen Gaow, Siguil Khol, Tarifa Nichun. Et pleure, épuisé.

Une superficie de douze kilomètres carrés entourée de grillage et de mer, un espace fermé où il est difficile d’entrer, de sortir, surveillé par des gardes armés. La frontière – deux clôtures de six mètres de hauteur, des barbelés, des piquets pointés vers l’extérieur, des diffuseurs de gaz, des tranchées, des radars, des détecteurs de mouvement, des éclairages de forte puissance et des caméras de surveillance – est ponctuée de miradors. Les gardes veillent. Quand des hommes tentent de grimper aux grillages, la police intervient. Personne ne doit passer. Alors les hommes tombent et se cassent des bras, des jambes, retournent se cacher dans la forêt quelque temps avant de recommencer. Il arrive parfois qu’ils réussissent. Mais rarement. 

Ils se faufilent corps baissés entre les voitures garées, longent le mur du port, se glissent derrière une station de lavage et attendent immobiles contre des grilles de trois mètres de hauteur quand une voiture de la Guardia Civil passe. Ils attendent un long moment, se hissent jusqu’en haut des grilles et enjambent les barbelés. Il n’est pas encore dix-huit heures.

Pour un jour, sortir du Lieu.

Une femme marche sur la plage avec un enfant dans les bras. Elle se dirige vers la mer. De l’autre côté de la route se trouve un commissariat de police où attendent des dizaines d’hommes et de femmes, avec eux aussi, des enfants dans les bras. Ils attendent depuis vingt-trois jours de se faire arrêter pour déposer leurs empruntes digitales et continuer leur chemin. Ils dorment chaque nuit dehors devant les grilles du commissariat dans le froid. Mais les policiers, débordés, sont dans l’incapacité de les appréhender.  

FRANÇOISE BEAUGUION

Photographe —

Auteure Documentaire

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