TRANSHUMANCES 2020

Lecture théâtralisée pensée pour quatre personnages - habitants de la vallée du Champsaur Valgaudemar.

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Quatre personnages en contre-jour — une voix off, un jeune immigré noir, un enfant et une femme blanche — font face au public. Ils ont le regard fixe et la posture droite. Ils ne se regardent pas. Le visage reste frontal un long moment, sans expression aucune. Ils ne semblent pas encore respirer.

 

Projection de photographies d’archive de grandes étendues vides de la Californie en arrière-plan.

 

LA VOIX OFF toujours en contre-jour, lentement — Au début il n’y avait rien. De la roche et de la poussière seulement, répandus jusqu’à l’horizon ; des montagnes recouvertes de neige, de la glace, un vent tenace, et des étoiles. Des étoiles à perte de vue. 

 

Temps de la projection dans le silence.

Fin de la projection.

Noir.

 

LA FEMME à l’enfant (via une voix enregistrée) — Assieds-toi.

L’ENFANT (via une voix enregistrée) — Non. 

LA FEMME (via une voix enregistrée) — Arrête de bouger je te dis !

 

Silence.

Lumière sur les quatre personnages.

 

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR, 

dépliant une feuille A4 blanche —

     « Chers parents, 

Je suis sûr que vous devez être dans l’impatience d’avoir de mes nouvelles mais je vous prie de bien vouloir me pardonner les causes de ce grand départ, c’est qu’il ne me semble pas qu’il y a déjà huit mois que je suis parti du pays. Je suis sûr que vous pensez que je suis malheureux, mais non c’est tout le contraire. Jamais de ma vie je n’ai été si content, je me porte très bien. Je suis beaucoup mieux portant que quand j’étais au pays, je puis vous assurer que depuis que je suis ici je n’ai pas eu une minute de maladie. Le climat m’est beaucoup plus favorable et le travail duquel je m’occupe aussi, ce métier de berger, que ceux qui s’en vont d’ici disent tant pénible est très salutaire pour moi ; c’est vrai, on y trouve de bien mauvais moments parfois en hiver surtout il arrive quelquefois que l’on ne couche pas au sec. Parfois il pleut 8 ou 15 jours sans discontinuer. Ni tente, ni maison, il faut coucher à la pluie n’ayant que deux couvertures et une toile, et dormir dans un lit si large ! On a beaucoup de peine à se réchauffer. Et puis pour comble de bonheur, quand on se lève le matin on ne peut s’allumer un feu pour faire du café. On part quand même avec les moutons et on vit avec l’espoir que le temps s’améliore. On fait comme font les canards. On s’y habitue. Et puis pour en finir avec cette histoire, on n’est pas plus maigre que ça. Quand je suis parti de Los Angeles à la mi décembre, je pèse douze kilos de plus qu’après avoir débarqué à New York et depuis j’ai encore profité ! »

 

 

LA VOIX OFF — Il n’y avait rien pendant des milliers d’années quand un jour, un troupeau est apparu au loin derrière une colline. Il se dirigeait vers la vallée où les herbes verdissaient et où les bourgeons apparaissaient dans les arbres. Les sonnailles pendues autour des cous des bêtes guidaient les premiers Hommes dans la nuit. Ceux qui se perdaient retrouvaient leur chemin grâce à elles et reprenaient le sillon tracé par les piétinements multiples des sabots. La nuit, éclairée par une demi-lune, annonçait l’arrivée imminente du nouveau monde. Le cosmos offrait aux hommes et aux femmes la constellation rêvée mais les Hommes dormaient encore. Ils marchaient les yeux fermés derrière le troupeau, sans conscience ni reconnaissance des lieux. Tels des automates, des êtres mal définis, ils allaient sans le savoir vers leur propre renaissance. 

 

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — La trans-humance ?

LA FEMME — Transhumance. « Déplacement saisonnier d’un troupeau en vue de rejoindre une zone où il pourra se nourrir, ou déplacement du même troupeau vers le lieu d’où il était parti. »

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — Ah oui.

 

LA VOIX OFF — La nuit devenait de plus en plus claire. La lune grandissante, proche du cercle parfait, illuminait les contrées alentours. Des montagnes se dessinaient au loin, des hameaux, des ruisseaux. Un homme, les paupières légèrement relevées, regardait le paysage apparaître devant lui. Le noir de l’obscurité ambiante passait par différentes teintes bleues, vertes, rouges — bientôt jour. Un deuxième homme découvrait une loutre et un héron se déplacer ensemble dans un torrent. Il semblait émerveillé de les voir complices et joueurs. Un troisième suivait les brebis éclaireuses du regard. Les cornes se dessinaient dans le ciel et se confondaient avec les arbres des forêts et des prairies alentours. Les Hommes cueillaient des pommes, des oranges, des pêches. Il faisait jour désormais. Le soleil s’était levé. Les yeux grands ouverts, les hommes et les femmes mangeaient tout en marchant, les visages curieux devant le monde dans lequel ils allaient bientôt vivre. 

 

 

LA FEMME, enjouée — Oui, tu vois, la statue de la liberté nous est apparue toute petite à l’horizon, à peine visible. Comme un rêve après des semaines de tempête, quelque chose à laquelle on n’osait pas encore croire. Nous étions des centaines sur le pont. Tu aurais vu ma tête ! Je devais être décomposée par la peur, le mal de mer, l’approche de l’inconnu. J’avais tellement faim…

 

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — Ils disent, la réussite est au bout de l’Océan. Au bout de l’Océan !

LA FEMME — Oui. 

 

L’enfant bouge. Il ne tient pas en place.

Bruit de la mer en crescendo comme fond sonore.

 

LA FEMME — Mon petit, calme-toi. 

 

LA FEMME, plus ferme, plus froide, sur le son de la mer — Nous sommes arrivés un matin dans la vallée par les montagnes enneigées. Je n’avais jamais vu la neige auparavant. Je n’avais pas idée des brûlures qu’elle pouvait provoquer. Nous sommes montés la nuit jusqu’en haut des pistes, vers les télésièges. Il faisait très froid. On tremblait de partout, nos corps étaient crispés et les têtes baissées. Nous marchions sans rien voir, sans savoir où nous allions, quand nous avons entendu les pas et les voix des policiers au loin. Ils se rapprochaient de plus en plus et aux premiers aboiements des chiens, nous nous sommes mis à courir et à grimper encore plus haut. Nous avions tellement peur d’être arrêtés, frappés, renvoyés que nous avons creusé un trou dans la neige pour nous y cacher. Nous avons creusé avec nos mains, nos doigts en feu et glissé nos corps meurtris dans la glace en attendant que le jour se lève. Je pensais mourir là-bas. Où exactement ? Nous n’en avions aucune idée. 

 

Noir. 

Fin du bruit de la mer.

 

LA FEMME à l’enfant (via une voix enregistrée) — Assieds-toi maintenant, mon petit.

L’ENFANT (via une voix enregistrée) — Non. 

LA FEMME (via une voix enregistrée) — Assieds-toi je te dis !

 

Lumière. L’enfant est resté debout.

 

LA VOIX OFF — Le jour grandissait, les papillons volaient autour des hommes, des femmes et du troupeau. Les fleurs s’ouvraient et les arbres prenaient des teintes blanches et roses. C’était le printemps. Il faisait de plus en plus beau, les hommes et les femmes avançaient dans le paysage heureux. Tout allait parfaitement bien.

 

LA FEMME — Je n’avais aucune idée de l’existence d’un tel endroit. Je pensais l’Amérique comme un lieu de richesse et de grande beauté. J’imaginais des terres à profusion distribuées aux nouveaux arrivants, des fruits et des légumes disproportionnés, et des champs à perte de vue. Un endroit si grand, si majestueux ! Je voyais de l’or partout : dans le courant des rivières, dans le sable, dans les pierres. Je pensais devenir plus riche que mon village entier réuni ! J’échangeais depuis plusieurs mois des lettres avec le cousin de ma meilleure amie. Ils me racontait la vie là-bas, fleurissante et surprenante. Il me décrivait les paysages immenses, les ciels étoilés, les silences de la nuit. Et m’a demandé en mariage, comme ça, sans prévenir. Par courrier à des milliers de kilomètres de distance. J’ai accepté tout de suite par goût de l’aventure. Je ne sais pas exactement ce que j’imaginais mais — j’ai accepté.

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — On est là. On est encore là mon frère.

LA FEMME — La traversée de l’océan s’est terminée brutalement. Quel choc ! Après tant d’épreuves sur le bateau, la mer agitée et les conditions terrifiantes du voyage, nous nous sommes retrouvés entassés dans un grand hall, un bâtiment si grand qu’on n’en voyait même pas le fond. Il y a eu beaucoup d’attente. Des heures debout les uns derrière les autres en file indienne. Des heures — des jours assis sur des bancs en bois les uns contre les autres. Puis sont venus les interrogatoires et les visites médicales. Nous étions dans des états épouvantables. Certains — les plus âgés — les handicapés — étaient annotés d’un croix ou d’un numéro sur leurs vêtements. Nous avions nos valises avec nous et nous portions nos plus belles tenues. Certaines avaient sorti les bijoux et se repeignaient devant des miroirs de poche. Nous essayons d’être présentables, propres, dignes et surtout admissibles pour le nouveau monde.

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — Ils disent, des expulsions à chaud. Ils ne cherchent plus à savoir qui nous sommes et pourquoi nous venons. Ils nous refoulent directement.

LA FEMME — De nombreuses familles ont été séparées. Quelques enfants pleuraient et d’autres restaient là, tout seuls.

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — Grâce à Dieu, on est encore là. 

LA FEMME — Ils m’ont longuement interrogée, puis laissée passer.

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — Nous ne savions pas où aller. Sortis de la glace au petit matin, nous  avons marché jusqu’au village en bas de la montagne et sommes restés deux jours dans les rues sans rien manger. Nous nous sommes ensuite cachés dans une maison vide avec d’autres clandestins. Nous ne parlions pas la même langue, nous ne connaissions rien d’ici quand on m’a parlé d’une association qui aidait les gens comme nous. 

LA FEMME — La ville était immense. Les immeubles montaient jusqu’au ciel. Mon Dieu, comme c’était grand !

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR, se tournant pour la première fois vers la femme et l’enfant — Tu savais toi qu’ils tiraient sur les bateaux pneumatiques et sur les gens qui tentaient de traverser la mer ?

 

LA FEMME, le visage figé et L’ENFANT (via une voix enregistrée) — Non.

 

LA VOIX OFF — Ils les appellent : « étrangers ». 

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — Étrange.

LA FEMME en riant — On n’a jamais vu pareils vêtements !

(Rires forts et disgracieux enregistrés)

 

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — Nous, on n’a rien contre eux, seulement, c’est compliqué vous comprenez. Ils ne sont pas comme nous et certains sont peut-être dangereux, allez savoir. Il faut penser à nos enfants, à leur avenir. Et puis, on ne peut pas tous les accueillir, c’est impossible.

LA FEMME — Aller mon petit, on y va.

 

Personne ne bouge.

Temps.

 

LA VOIX OFF — Les hommes et les femmes se sont installés dans une vallée, construisant des maisons et des bergeries en prévision des hivers à venir. Les premières années se sont déroulées dans la tranquillité et la douceur du paysage vallonné. Les enfants de plus en plus nombreux couraient à travers champs et les bêtes, nourries d’herbes fraiches été comme hiver, se promenaient dans les montagnes librement. Puis le froid est apparu plus virulent au fil des années, la neige et la glace se maintenaient des mois durant et, les enfants grandissant n’arrivaient plus à se nourrir suffisamment. Tout venait à manquer. Les tempêtes terrassaient les champs de blé, le gel tuait les arbres fruitiers et les animaux fuyaient vers d’autres contrées. Désespérés, les plus jeunes des Hommes quittaient la vallée à la recherche d’une terre meilleure, guidés par le troupeau et les sonnailles entraînantes.

 

LA VOIX OFF — Les déplacements des hommes et des femmes se dessinaient dans le monde et se confondaient les uns avec les autres. Les parcours tracés par les bêtes se répétaient. Au fil des saisons, fuyant tour à tour gelées et sécheresses, les hommes et les femmes contournaient les reliefs, marchaient des jours durant et observaient la nuit, les étoiles briller jusqu’à l’infini. 

 

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — On nous a accueillis dans un centre fermé pour immigrés. 

LA FEMME — Une ferme isolée entre deux immenses terres rocailleuses.

LA VOIX OFF — Des hangars.

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — On nous a divisés et transférés vers d’autres villes, vers d’autres centres pour immigrés. Le temps de nous régulariser ou nous renvoyer.

LA FEMME — Avec une bergerie sur le côté, prête à accueillir les bêtes.

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — Alors on attend.

LA FEMME — J’attends mon mari. 

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — On attend qu’ils décident pour nous.

 

Temps.

Les regards restent fixes, dures, frontaux.

 

LA FEMME, soudain enjouée — Gap est une très jolie petite ville de Pennsylvanie. Il y fait très beau et les gens se connaissent tous très bien. J’ai retrouvé les cousins de la vallée et quelques amis de mon frère. C’est incroyable, leurs enfants sont déjà presque adultes. La ferme où nous vivons est très grande et les bêtes produisent une bonne laine. Aussi, nous allons bientôt ouvrir un commerce au centre-ville… (et, sur le ton de la confidence) Mon beau-frère a trouvé un travail dans les chemins de fer et va ramener un bon salaire… On est très contents. 

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR, enjoué à son tour, dépliant une deuxième feuille A4 blanche — 

         « Il n’y aura rien d’étonnant pour moi dans peu de temps d’être assez riche, la mine que j’ai découvert il y a quelque temps elle regarde comme être assez bonne, on peut voir l’or dans la pierre à l’oeil nu. »

LA FEMME — On va être bien ici.

 

LA VOIX OFF — Les jeunes arrivaient dans de nouvelles contrées et s’y installaient rapidement, construisant des villes toujours plus grandes et attrayantes. Les hommes et les femmes s’installaient émerveillés par la nouveauté, aménageaient les bergeries pour les troupeaux et cultivaient la terre nouvelle. Des hôtels, des cafés, des commerces ouvraient sur les nouveaux boulevards. Des voies de chemins de fer traversaient les plaines et desservaient les villes de part et d’autre du territoire. Des mines, des usines, des édifices en construction. Tout allait très vite avec la modernité. Le travail de plus en plus productif, le développement de l’industrie et le progrès mécanique offraient aux hommes et aux femmes la possibilité de devenir ouvriers et employés. Des banques permettaient de capitaliser l’argent gagné et proposaient des crédits pour réaliser les rêves des hommes et des femmes. Un développement et une progression saisissante attiraient. Les familles arrivaient, s’installaient, travaillaient et s’agrandissaient. Les nouveaux mondes offraient toutes ses merveilles et les saisons passaient — rapides et foudroyantes. 

 

LA VOIX OFF — Les étés étaient de plus en plus chauds et les travaux en usine, toujours plus exigeants. Les pluies, absentes depuis des mois, laissaient les plaines sèches et désertées. Les années passaient, les besoins augmentaient mais les récoltes s’amenuisaient. Les enfants couraient dans la terre et la poussière des champs. Les troupeaux, faute de nourriture, partaient dès le printemps vers de meilleurs pâturages. Les bêtes marchaient jours et nuits sans s’arrêter pour trouver l’herbe fraiche et l’eau des rivières. 

 

L’enfant gigote.

 

LA FEMME, prenant l’enfant par la main — Les jeunes de la plaine ont tenté leur chance un peu plus loin, vers des climats plus tempérés, vers la douceur et l’excitation de la nouveauté. Ils se sont déplacés du nord au sud, de l’est à l’ouest, vers des terres inconnues et des vallées fleurissantes. 

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR — Jusqu’au bout de l’océan.

 

Noir.

Silence.

Projection de vidéos d’archive de mer sans le son. 

 

Un cinquième personnage apparaît après quelques secondes en fond de scène, en contre-jour. Il avance de quelques pas. Se met à chanter à capella un Renveillé — chant traditionnel d’Orcières dont le texte évoque les départs vers l’Amérique. Les mots résonnent dans la salle.

 

 

Fin du chant. Fin de la projection. 

Le cinquième personnage s’en va.

 

Silence.

Lumière sur les quatre personnages qui regardent longuement le public.

 

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR, dépliant une troisième feuille A4 blanche — 

        « Monsieur,

Un de nos compatriotes qui est en Amérique depuis vingt-trois ans va bientôt repartir pour la France. Comme les temps changent — et les hommes aussi — ainsi que vous allez le voir par ses intentions. À son arrivée en Amérique il a été berger et ensuite a eu des moutons à son compte ; malheureusement, il a eu des revers, et les revers sont durs à essuyer. […] »

 

LA VOIX OFF — On voyait de plus en plus mal — le brouillard peut-être, ou la poussière. L’air était opaque et les hommes et les femmes peinaient à respirer. Les jours raccourcissaient. Les étoiles de la nuit s’amenuisaient. Les sentiers par milliers se croisaient d’un pays à l’autre, les bêtes se perdaient et changeaient de direction brusquement sans prévenir. Les corps des hommes et des femmes étaient lourds, volumineux, fatigués. Impossible de grimper les montagnes enneigés. Certains restaient très vite sur le côté, d’autres empruntaient un nouveau chemin pour contourner les obstacles. Les troupeaux se divisaient et les sonnailles des brebis éclaireuses ne résonnaient plus dans les vallées voisines. Les plus fragiles étaient déjà perdus.

 

LA FEMME — C’était une nuit sans étoile, sans histoire, sans horizon. La mer était calme. Pas un souffle de vent ne venait perturber l’océan. Le bateau continuait sa traversée avec force et tranquillité. Personne ne s’attendait au déluge et à la tempête qui allaient s’abattre sur nous. Des vagues si grandes, si effrayantes — des murs de plusieurs mètres de hauteur qui se sont élevés droits devant nous ! La mer était complètement déchainée. Le bateau se renversait dans tous les sens et nos corps tombaient les uns sur les autres d’un bout à l’autre de la cale. Certains avaient perdu connaissance, d’autres criaient et pleuraient. La panique était à son comble ! Et d’autres encore, plus faibles, n’avaient déjà plus la force de se protéger.

LE JEUNE IMMIGRÉ NOIR, dépliant plusieurs feuilles A4 blanche et cherche dans la précipitation — 

        « Monsieur, 

Un de nos compatriotes… »

 

LA VOIX OFF — Des clôtures s’étaient élevées entre les vallées et les contrées voisines. Des murs  de barbelés montaient jusqu’au ciel — murailles indestructibles pour préserver la sécurité des hommes et des femmes. Plus personne ne pouvait passer. Plus aucune herbe ne poussait dans l’obscurité. Plus aucune rivière ne coulait, la pluie n’existait plus. Les vallées piétinées par les passages répétitifs des hommes, des femmes, des troupeaux. Les tracés effacés, les déplacements s’étaient figés. 

 

L’enfant s’en va.

Les trois autres personnages le suivent du regard et se retrouvent face à l’écran, désormais dos au public.

 

Projection de photographies d’archive des grandes étendues vides de la Californie en arrière-plan.

Les trois personnages regardent.

 

LA VOIX OFF, lentement — À la fin, il n’y aurait rien. De la roche et de la poussière seulement, répandus jusqu’à l’horizon ; des montagnes recouvertes de neige, de la glace, un vent tenace ; et des étoiles. Des étoiles à perte de vue. 

 

Temps de la projection dans le silence.

Fin de la projection.

Noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chant :

 

À l’ombre des heures délicates

une heure sans lieu sans lueur

nous fixons un vertige

une ivresse

un état éperdu

 

Au creux des heures obscures

rien contre rien

rumeur d’effondrements

un instant

l’éternité

suspendue à des rêves bruts

 

L’homme est sommaire

un voile sur son coeur

dans les oreilles, un bourdonnement

les marchandises, les rêves

les corps

les âmes

le sommeil des humains.