DJIBRIL

Dans le recueil de poèmes Une nuit avec Baker, Souffle Court Editions

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Minuit au milieu de nulle part. Cent cinquante personnes dans un hôtel au bord de la mer. Trois bateaux qui se préparent sur la plage. Cette nuit, pour l'Europe, comme toutes les nuits depuis un mois de cet endroit.

 

 

Une heure s'écoule lentement dans l'attente. Personne ne parle. La grande pièce du rez-de-chaussée cloisonne les hommes, les femmes et les enfants déjà vêtus de leurs gilets de sauvetage. Une deuxième heure passe, personne ne bouge. Un homme crie dans une heure ! et quelques voix chuchotent différentes langues dans le noir. A trois heures, elles deviennent plus fortes et plus anxieuses. A nouveau l'homme crie dans une heure ! et les corps s'agitent dans l'impatience et la nervosité de la traversée. Les nouveaux-nés pleurent dans les bras de leurs mères et les enfants tentent quelques pas en-dehors du périmètre qui leur est réservé pour jouer. Les voix sont de plus en plus tendues. Les regards des hommes se ternissent. Le visage des femmes contre l'obscurité de la mer. Il est quatre heures ce matin et le départ est enfin annoncé, les cent cinquante personnes sont divisées en trois groupes de cinquante, deux de Syriens et un de Pakistanais. Ce soir comme depuis le début du voyage, ils ne se mélangeront pas.

 

 

L'homme avait dit que la mer serait d'huile. Deux heures sur un bateau mal gonflé, femmes et enfants entassés au milieu, les jambes pliées et les épaules abaissées. Dans la nuit étoilée une houle légère, des vagues qui se bousculent et qui se séparent ; Djibril ferme les yeux. Silence. Appréhension. Les respirations se mélangent aux bruits de la mer. Les corps serrés les uns contre les autres, la peur des uns et des autres, le regard sombre. Bientôt une heure que le bateau avance dans le froid. Personne ne sait nager, la mer s'agite de plus en plus, l'avant du bateau se soulève et retombe dans un fracas effrayant. Celui qui conduit ne ralentit pas, il suit la consigne sans sourciller : aller au plus vite vers les lumières de la ville sans s'arrêter. La mer éclabousse les corps sous chaque secousse, les hommes assis sur les côtés surélevés et les femmes et les enfants trempés au milieu du bateau qui prend l'eau. Soudain, une lumière projetée sur eux. Elle provient d'un bateau situé à une dizaine de mètres, sur la gauche, les gardes-côtes. Ils ordonnent d'éteindre le moteur mais celui qui conduit ne s'arrête pas. C'est à ce moment-là que la Sicilienne s'élance dans les écouteurs de Djibril. L'eau et le vent contre son visage, les jambes et les pieds trempés, il s'accroche de toutes ses forces au plastique du bateau. Il ne se retourne pas sous la menace des autorités, n'écoute pas les cris des femmes, ne débat pas la décision du conducteur avec les hommes à côté de lui. Les gardes-côtes tournent plusieurs fois autour d'eux en faisant de larges cercles et en criant de couper le moteur. En vain. La côte au loin se fait de plus en plus nette.

 

 

Le jour se lève sur l'île grecque. Les plages se découvrent et laissent entrevoir les traces de la nuit. Bateaux échoués le long de la côte, plastiques éventrés, bâches informes dispersées ici et là qui ponctuent les plages de grandes tâches blanches. Derrière, autour, non loin des épaves cachées dans les herbes hautes, des gilets de sauvetage oranges vifs, des vêtements abandonnés et des chaussures oubliées. Le jour se lève mais ce n'est pas encore bien défini, du noir au bleu marine, c'est encore un peu flou. L'obscurité se dissout lentement, très lentement, et le silence de la nuit brisé par le passage d'une voiture.

 

 

Djibril attend avec les autres devant le commissariat de police à l'ombre d'un palmier. C'est le matin, les vêtements sont encore humides malgré la chaleur qui grandit et il découvre avec stupeur qu'il va devoir attendre vingt-cinq jours avant de pouvoir se faire arrêter par la Police. Des Syriens, arrivés cinq, six, quinze jours plus tôt, racontent.

Sept, dix, vingt jours qu'ils sont arrivés sur l'île. Le premier soir la police les a emmenés au camp, un vieil hôtel à l'abandon ouvert il y a deux mois pour les migrants en périphérie de la petite ville touristique. Sans eau ni électricité. Irakiens, Pakistanais, Afghans, Syriens, Palestiniens y sont tous entassés. Les matelas s'accumulent et recouvrent le sol des deux étages et le toit dans la chaleur de la journée. Les corps dorment les uns à côté des autres. Partout, la fuite en suspend. Des groupes dans des sacs de couchage qui attendent, ils ont un peu faim et se plaignent à la police, les femmes et les enfants n'ont plus rien à manger, c'est sale, le camp inconfortable et les conditions précaires. Entassés dans des pièces vides aux murs tachés, ils dorment, s'assoient, s'étirent, piétinent. Autour, le soleil écrasant de l'île. Les jours passent et ils n'ont pas d'eau pour se laver. Quand la nourriture arrive, ils se jettent dessus affamés en faisant tout tomber. Un jour un policier a dit : Des animaux. Ils se comportent comme des animaux, regardez. Beaucoup préfèrent quitter le camp et dormir dehors devant le commissariat de police avec au réveil, l'air frais et salé de la mer. Les lèvres gercent un peu, la peau brunit, les cheveux collent. Quinze jours qu'ils sont sur l'île. Tous les jours pareils, dans la lenteur et l'épuisement collectif. 

 

 

Djibril s'éloigne du groupe. Le campement provisoire constitué de cartons et de sacs de couchage devant l'entrée du commissariat le met mal à l'aise. Il préfère aller s'assoir sur la petite plage à côté, seul devant la mer, la Sicilienne au bout des lèvres.

[…]

La suite dans le recueil de poème Une nuit avec Baker, Souffle Court Éditions : www.soufflecourt.com