Rue des Garennes
Pour la revue des Temps Modernes n°692, Janvier-mars 2017
Récit









RUE DES GARENNES






Calais est la fin du voyage.
Laurent Gaudé



               Je marche rue des Garennes – une ligne droite de trois kilomètres qui longe d’un côté une zone industrielle et de l’autre une voie ferrée à l’abandon. Je viens du centre-ville et me dirige vers la Jungle, là où la rue s’arrête. Le ciel est chargé de nuages et la lumière est terne. Il fait un peu froid. Des hommes attendent au loin sur la chaussée, ils ont la tête baissée et les épaules rentrées. D’autres se dirigent vers moi d’un pas fatigué, les silhouettes courbées et la démarche lourde. Photographe, je vais à la rencontre des hommes et des femmes qui ont fui leurs pays et qui se retrouvent aujourd’hui bloqués à Calais. Mais l’ambiance est pesante. Je ne connais pas encore le chemin que j’emprunte et je ne sais pas trop où je vais. Des hommes sont seuls, assis sur les rails, un téléphone portable dans les mains. D’autres sont adossés contre la barrière qui sépare la chaussée de la voie ferrée, le regard perdu. Je passe devant des hangars, des dépôts, des usines. De la fumée blanche s’échappe des cheminées et des alarmes sonnent parfois de l’autre côté des grilles, mais je ne vois aucun ouvrier travailler, aucune personne sortir des bâtiments. La rue des Garennes est un passage où toute activité semble avoir cessé. Les garages sont fermés, les dépôts barricadés et les enseignes effacées. Je passe devant une station-service ; il n’y a ni boutique ni caisse pour payer l’essence. Une autre plus loin semble même avoir fermé définitivement. Les réservoirs sont dénués de pompes, le métal rouillé et la peinture décrépie. Je marche encore, me rapproche. Des barrières bordent désormais les deux côtés de la route. Il y a des vêtements restés accrochés dans les barbelés et des sacs abandonnés. Des fourgons de police sont garés à l’entrée du pont où passe l’autoroute qui mène les camions vers le port de la ville et je m’arrête, mal à l’aise. Je ne me sens pas encore prête pour la fin du voyage.

                Il y a de plus en plus de monde. Des hommes, des femmes, des enfants qui jouent sur un terrain vague, des associations, des journalistes. J’interpelle un bénévole pour lui demander des informations mais celui-ci ne semble pas me remarquer. Je n’insiste pas. Un plan est affiché pour aider à se repérer mais je ne m’approche pas encore. Je préfère prendre le temps de regarder ce qu’il se passe autour de moi, la manière dont les gens se croisent, se parlent. Je ne pensais pas que la Jungle était aussi proche de l’autoroute. Cela explique probablement le mur de grillage blanc de quatre mètres de hauteur tout juste construit pour empêcher les migrants de passer et la présence de policiers lourdement armés qui contrôlent les voitures à son entrée. Je les observe travailler un moment quand une équipe de tournage me contourne et me bouscule. Elle se dirige vers le terrain vague deux caméras à bout de bras et disparaît de l’autre côté des dunes, là où se trouvent les baraquements et les tentes de la Jungle. Je ne sais pas par quel côté commencer. À droite, un chemin s’engage vers un champ où je distingue un bus et une construction recouverte de bâches noires avec une croix portée en hauteur. Je m’engage dans cette direction et je me demande comment je vais photographier le lieu, les tentes, les gens. Après avoir travaillé pendant deux ans sur les migrations vers l’Europe à Lampedusa, Melilla, Tanger et Kos, je ne suis pas sûre de savoir comment aborder la fin de leur parcours. Je reconnais des migrants d’origines soudanaises, afghanes et pakistanaises, je croise des bénévoles de différentes associations qui parlent entre eux en anglais et des photographes qui semblent aussi perdus que moi. Je salue vaguement quelques personnes sans rien attendre en retour et continue mon chemin jusqu’à l’église orthodoxe éthiopienne. Mais une fois arrivée là-bas, on me refuse l’accès. Je décide alors de revenir sur mes pas et d’entrer enfin dans le cœur de la Jungle.

                Des baraquements entièrement tagués de fleurs et de couleurs, des restaurants, des cafés et autres lieux de convivialité sur les cents premiers mètres de la rue principale. Des tentes les unes à côté des autres, des cabanes de bois et de taules, des caravanes. De la boue, des constructions de bric et de broc, des chemins qui contournent chaque campement. Je m’aventure dans les allées et regarde autour de moi, surprise par l’organisation du lieu. Des bénévoles distribuent des feuilles aux migrants devant les baraquements, réparent une arrivée d’eau, déposent des graviers devant une caravane pour en améliorer l’accès. Des jeunes distribuent des cafés, jouent de la musique, fabriquent des cerfs-volants en haut d’une butte qui surplombe l’ensemble de la Jungle. Je suis étonnée par la présence massive des associations et des aides extérieures tout comme je suis déconcertée et perdue devant l’existence même du lieu. Le bidonville prend des airs de camp de vacances sans pour autant perdre de sa dureté et je commence à comprendre que je ne pourrai pas photographier. Une image des baraquements ne montrerait que la misère et l’extrême pauvreté des migrants. Une autre des ateliers de peinture ou des clowns divertissant les enfants n’irait pas non plus ; ce serait accepter la réalité du lieu dans toutes ses formes et je ne me sens pas encore prête à le faire. Alors je reste là, plantée devant des musiciens qui interprètent des airs d’Europe de l’Est, perdue dans mes questionnements et mes réticences quand un jeune homme s’approche de moi et se présente dans un très bon anglais. Il s’appelle Najib. Il vient d’Afghanistan et tente de passer en Angleterre depuis deux mois. Il me raconte un peu ses journées passées ici et m’explique le fonctionnement de la Jungle, les conteneurs au milieu destinés aux femmes, aux enfants, aux blessés et aux plus vulnérables. Les tentes, les caravanes et les baraquements tout autour. Les différents espaces de distribution de repas et de vêtements, les mosquées, les épiceries, les coiffeurs et autres commerces. Les écoles pour apprendre l’anglais et le français. Les douches. Le point wifi. La bibliothèque. Ses amitiés avec certains volontaires, les conflits entre les communautés, la prostitution chez les femmes africaines et les incendies la nuit. Il me raconte beaucoup et je ne vois pas le temps passer. C’est déjà la fin de la journée.





LA SUITE DANS LA REVUE DES TEMPS MODERNES JANVIER-MARS 2017
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