Le Lieu
Pour la revue des Temps Modernes n°689 mai 2016








LE LIEU
Melilla, ville autonome espagnole au nord du Maroc








Une superficie de douze kilomètres carrés entourée de grillage et de mer, un espace fermé où il est difficile d'entrer, de sortir, surveillé par des gardes armés. La frontière ― deux clôtures de six mètres de hauteur, des barbelés, des piquets pointés vers l'extérieur, des diffuseurs de gaz, des tranchées, des radars, des détecteurs de mouvement, des éclairages de forte puissance et des caméras de surveillance ― est ponctuée de miradors. Les gardes veillent. Quand des Noirs tentent de grimper aux grillages, la police intervient. Personne ne doit passer. Alors les Noirs tombent et se cassent des bras, des jambes, retournent sur le mont Gourougou quelque temps avant de recommencer. Il arrive parfois qu'ils réussissent. Mais rarement.

La frontière est ouverte sur trois endroits où la police contrôle les identités et fouille l'intérieur des voitures. On y trouve régulièrement un Noir enfermé dans le coffre ou plié en deux sous une couverture. Les Noirs ne peuvent pas se présenter à la frontière parce qu'ils sont noirs, ils sont tout de suite remarqués. Alors ils escaladent les barrières ou se cachent dans les voitures. Ils viennent du Mali, du Sénégal, de Mauritanie, du Congo, de Côte d'Ivoire, du Niger et du Nigéria. Du Cameroun. Du Tchad et du Soudan. Le plus difficile pour eux est d'entrer dans le Lieu, mais une fois à l'intérieur, ils sont pris automatiquement en charge par le Centre d'accueil temporaire pour immigrés afin d'être un jour acceptés sur le Continent européen.

Le Centre, une allée bordée de palmiers entourée de baraquements alignés, n’est pas au centre du lieu, mais collé au mur de barbelés. Il faut marcher vingt minutes pour accéder à la ville. Le périmètre est fermé. Un badge est nécessaire pour passer devant les gardes armés.

Les Marocains de la région entrent et sortent du Lieu sans difficulté mais le Centre ne les accueille pas : ils n'ont pas le statut d'immigrés.

Les Arabes des pays alentour tentent alors le passage de la frontière avec de faux passeports marocains ; la peau basanée des Algériens, des Syriens et des Kurdes suffit à tromper la Police. La majorité d'entre eux passe facilement.

Une fois à l'intérieur, les faux passeports marocains ne servent plus. Les Syriens et les Kurdes entrent dans le Centre en présentant leurs vrais papiers d’identité. Ils seront ensuite hébergés par le Centre trois à six mois avant de partir pour l’Europe. Mais les Algériens, eux, sont partis sans leurs passeports. Fuir son pays est sévèrement puni par la loi algérienne, s'ils sont renvoyés chez eux, ils risquent dix ans de prison. Ils choisissent alors de vivre illégalement dans la ville comme clandestins, et tentent de se frayer le soir un passage dans les ferrys ou les lignes marchandes.

Cette nuit, Amina et son fils dorment dans une tente en face du Centre. Ils sont arrivés de Syrie il y a quelques jours, mais comme elle est marocaine, elle n'a pas accès au Centre. Son mari, syrien, est mort. Elle attend malgré tout qu'on les autorise à passer en Europe, elle et son fils.

Trente Noirs escaladent les barrières de la frontière. Omar réussit à passer. Son corps entaillé par les barbelés.

Interrogatoire.

Les habitants du Lieu vivent en toute tranquillité. La mairie, les bureaux officiels et les rues commerçantes se concentrent autour d’un rond-point ainsi que le parc, qui s'étend sur deux cents mètres. Des arbres de différentes espèces y donnent de l'ombre dans les allées et les fleurs de la couleur. Les habitants promènent leurs chiens, courent, marchent main dans la main. Les palmiers sont très hauts et les fontaines bleues s'éclairent à la nuit tombée. Des promeneurs flânent dans les rues, autour du port ou au bord de la mer. Les trottoirs sont propres, les bars ouverts et les restaurants complets.

Le Centre a la capacité d'accueillir jusqu'à cinq cents personnes. Mille cinq cents demandeurs d'asile y logent en ce moment. C'est le mois d'août et il fait très chaud. L'humidité est insupportable. Devant le Centre se trouve une zone vide et autour de la zone vide, juste à côté de la tente d’Amina, des clôtures, un golf et un aéroport. Les pelouses arrosées contrastent avec la poussière de la terre. Il n'y a personne sur le terrain, les joueurs ne reviendront qu'en fin de journée quand l'air sera à nouveau respirable. On pourra alors les voir passer dans des voiturettes le long des parcours.

On voit aussi passer les demandeurs d'asile toute la journée. Ils vont et viennent avec des sacs plastique remplis de provisions. Les corps sont noirs, arabes, étrangers. Ils marchent en file indienne le long de la route qui relie le Centre au centre-ville sur une distance de trois kilomètres. Errance. Le paysage défile, toujours le même. Les pas adultes sont lents, les enfants courent, s'énervent et crient. Les jeunes hommes ont souvent une bière à la main. Toute cette agitation n'est pas très rassurante. Surtout le soir, quand il fait noir. Regardez-les marcher, les corps sont lourds et les vêtements usés. Ils transpirent. Ils se ressemblent tous.

Il y a devant le Centre un pont qui est gardé par les Noirs. C'est un repère, un point de rendez-vous car dessous, à l'abri du soleil et de la pluie, se trouve un bar clandestin. Ils y vendent de la bière et du whisky. Ils y vendent aussi des repas cuisinés sur un feu de bois et ils dansent, en transe, même à midi. Dès le matin, ils se soûlent et parfois les Arabes les rejoignent discrètement. Amina n'aime pas voir les Syriens y aller. Elle soupire et murmure quelques mots dans sa langue et demande à son fils d'aller chercher de l'eau. Nous allons faire du thé tant que la braise est rouge.

Un Marocain soulève son tee-shirt et montre son dos, ses bras, son torse scarifiés par une lame. Il dit s'être lacéré lui-même. Semble fou.

Omar est assis sur une palette près du feu, il regarde vaguement devant lui immobile. Soudain, le patron du bar se lève et demande au Marocain de partir. Il ne semble pas comprendre. Le patron l'attrape par le col et le pousse loin du pont. Mais l'autre parait drogué et perdu. Il piétine un moment l'air de rien avant de revenir vers la bière. On le frappe alors violemment à la tête avec une pierre.

La police locale. la police nationale. la guardia civil. Au début, les clandestins et les demandeurs d'asiles ne les distinguent pas les unes des autres.

Amina range dans la tente la nourriture qu'une femme vient de lui donner. La tente est bleu gris. Cela fait un mois qu'elle et son fils dorment dehors. Un mois qu'ils n'ont pas pris de douche. Sans confort. Mais le Centre va finir par nous accueillir. Le Centre va nous accepter. Quand un bruit sourd s’élève dans le ciel de l’autre côté du terrain de golf, elle dit en arabe que tout de même, ce n’est pas possible tous ces avions qui s’envolent au-dessus de sa tête. Ce n'est pas possible. De la tente, Amina regarde son fils jouer avec un autre garçon de son âge dans le tas de sable à côté des Syriens. Près d'elle, un jeune homme, qui veille sur eux la nuit, se repose.





LA SUITE DANS LA REVUE DES TEMPS MODERNES MAI 2016

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