M.D.


Des flamboyants bordent les boulevards de fleurs rouges. À l'aube, on peut les voir s'envoler sous la brise tiède du fleuve. Elles se détachent de leurs branches, forment d'étranges cercles dans les airs et retombent délicatement sur la route désertée. Le marché central de la ville s'éveille doucement avec l'arrivée du jour. Les fleurs tout à coup écrasées, on y vient préparer les étalages, déballer les cartons de fruits et de légumes et manger la soupe du matin. Les chiens hurlent au loin et les coqs chantent le réveil aux habitants encore endormis. Une odeur humide et douce se répand sur les corps fatigués : l'eau du Mékong et ses courants meurtriers entourent la ville de chaque côté et baigne les rues de ses effluves de la nuit.

Soudain, un moteur gronde au loin. Une Lancia noire. C'est Anne-Marie Stretter, la femme de l'administrateur général de Vinhlong. Une belle femme, aux cheveux roux, au regard mystérieux... silencieuse. Elle sort uniquement la nuit pour se rendre à des réceptions ou se promener. Sa peau est devenue très blanche, presque transparente ; invisible. Personne ne la connait mais tout le monde sait. Un homme se serait tué d'amour pour elle à Savannakhet. Elle lui aurait annoncé son départ avec l'administrateur général et dans l'impossibilité de vivre sans elle, il ne lui restait que la mort comme issue. La femme blanche aurait eu de nombreux amants. Des princes... des indigènes. L'auto noire devant la villa de l'administrateur général, Anne- Marie Stretter monte les escaliers jusqu'à la porte d'entrée. Un temps songeuse à contempler le boulevard qui se jette dans le Mékong. Elle entre. Sa démarche est régulière et vaporeuse, comme absente du lieu. Elle est là sans être là, ailleurs et nulle part ; partout à la fois. À elle seule, Anne-Marie Stretter représente l'amour, la mort, l'indifférence et l'intolérable.

Au loin, une femme chante dans une langue étrangère, rit et crie. La mendiante est assise au bord du marché central, le long du fleuve, accompagnée des lépreux. Au son de sa voix, la femme blanche s'immobilise pour écouter. Puis reprend sa marche langoureuse au milieu du salon. Les lumières allumées, le piano noir au centre de la pièce, la fumée de l'encens qui se répand dans les pièces larges de la villa. Les fenêtres s'ouvrent sur le parc : tout est gris autour d'elle avec le jour qui arrive. La voix de la mendiante résonne encore un temps entre les murs, des mots sans sens, folle de Birmanie, de Savannakhet, née là-bas. Elle a dix-sept ans... chassée par sa famille pour cause de déshonneur, elle demande une indication pour se perdre. Et c'est ici, à la plaine des oiseaux, qu'elle trouvera refuge auprès de la mère.

Un soir dans la ville. L'enfant a huit ans. Ou dix. Plus personne n'est dehors à cette heure tardive quand une panne d'électricité plonge les boulevards dans le noir. Elle entend des pas derrière elle qui accélèrent puis un chant, un rire... L'enfant est terrorisée, elle sait que c'est la mendiante qui court après elle, pieds nus et folle. Elle porte avec elle un nourrisson et suit l'enfant jusque chez la mère qui recueillera le petit malade pour le soigner. Mais malgré les soins apporté, il meurt. La mendiante de Savannakhet reprend le chemin de l'eau pour se perdre et Anne-Marie Stretter joue au piano India Song. La musique s'étend comme une plainte sur la ville : la mendiante doit aller trouver l'oubli.

L'enfant grandit entre la folie de la mère et le crime du grand frère. À Vinhlong, Sadec ou encore sur la plaine de Prey Nop, elle vit dans la désinvolture et l'ennui. Des journées entières dans les arbres, l'enfant et le petit frère s'enfoncent dans la jungle pour chasser le tigre. Dans le mouvement de leurs pas, une marche lente et rythmée, ils vont, ils viennent, puis reviennent. Les impudents n'ont pas peur. Ensemble dans la lenteur de la marée, ils attendent que la lumière change. Elle attend qu'un homme passe. Un chasseur peut-être. Qui d'autre qu'un chasseur dans les environs ? Devant le bungalow isolé, le Rac s'éloigne vers la mer de Chine quand devant les Roches Noires s'étend la mer normande. Elle crie du même cri du début. L'enfant criera toujours de ce cri-là, celui de la mère devant les barrages écroulés et du petit frère dans la forêt.

Elle se tait sous les coups. Les laisse faire. Ce sont les bruits de l'eau contre la plaine, une mer turquoise et inoffensive. Si la mère mourrait d'une de ses crises, l'enfant et le petit frère pourraient enfin partir. Mais cette mère, leur amour : impossible de la quitter de son vivant, on ne peut pas comprendre... Les crabes ont grignoté les barrages, la marée est montée en détruisant tout sur son passage. Le sel infiltré dans la terre a brûlé le riz naissant. On voit maintenant la plaine comme S. Thala, la terre à l'infini, la mer, puis le ciel qui se perd jusqu'à la tombée de la nuit. Les grandes marées normandes, le sable mouillé sur des kilomètres. L'allée qui longe la plage se confond avec la piste. La mer avec le Pacifique à perte de vue. Quant au vent... l'amour, la folie et l'oubli.

Regardez-la, elle a quinze ans et demi. Habillée d'une robe usée, de chaussures vernies et d'un chapeau d'homme, l'enfant inspire déjà le désir. Le soleil baisse au bord du fleuve et l'eau terreuse se mélange aux couleurs sombres de la végétation alentour. C'est le passage d'un bac sur le Mékong. Accoudée au bastingage, elle regarde l'eau monter et descendre dans ses courants contraires. La mendiante est maintenant quelque part vers les Indes, en Birmanie. Sur le bac, une limousine noire avec un chauffeur en livrée de coton blanc. Un homme sort de l'auto et se dirige vers l'enfant. Sa démarche est hésitante malgré sa bonne fortune. Peut-être parce qu'il n'est pas de race blanche mais chinois, jaune : il sait son infériorité. L'enfant de quinze ans et demi fardée comme une femme laisse l'homme s'approcher.

Tout vient de Vinh Long : l'enfant, le passage du bac, Anne-Marie Stretter et la petite mendiante.

Anne-Marie Stretter. L'enfant la voyait de loin sur son balcon ou dans son auto. Puis un jour, elle décèle en elle un lien secret qui les unit : celui de l'isolement des amants et le silence du déshonneur. Elle ne peut parler avec personne de ses nuits d'amour avec le Chinois alors elle imagine Anne-Marie Stretter comme un idéal et une survie ; un modèle peut-être ? Un fantasme. Elles seront désormais liées sans s'être jamais parlées.

Le Chinois viendra tous les jours chercher l'enfant en limousine au lycée ou à la pension de Saigon pour l'emmener dans sa garçonnière de Cholon. Il viendra tous les jours à la concession de Prey Nop. La mère et les frères ne savent pas encore mais ne les laissent jamais seuls dans le bungalow. Le grand frère la traite de prostituée et la bat. La mère aussi. Et l'argent du Chinois sera accepté sans un mot.

Il vit dans un amour abominable. Il la répugne. Elle veut l'argent pour la famille, et puis finalement, autre chose aussi. C'est un homme faible, malade d'amour pour elle, il accepte l'humiliation de la famille, il accepte tout. Offre un phono, un diamant, de l'argent. Il la tuerait. Puis il épousera une petite chinoise de bonne famille comme convenu depuis dix ans, il ne pourra pas faire autrement. L'enfant déshonoré rentrera en France avec la mère pour y étudier et sur le bateau, un jeune homme sautera à la mer.

Suzanne a dix-sept ans, seize ans, l'enfant quinze ans et demi, et puis quinze ans seulement. Dix-sept ans sur la route pour se perdre. Dix-sept ans de folie et de mémoire avant d'arriver à Calcutta, au bord du Gange. C'est dans l'oubli désormais que la mendiante chantera devant l'ambassade de France. Aux Indes, auprès d'Anne-Marie Stretter et de ses amants, elle hurle la misère insoutenable qui les révolte. Des mots sans suite... elle rit.

Tout vient de Vinh Long : le fleuve, la lèpre et la folie. Ce dérèglement où tout se rattrape, où Lol se meurt de ne pas pouvoir suivre son fiancé et la femme en noir à Calcutta.

Lol V. Stein est fiancée à Michael Richardson. Le soir du bal, elle assiste à sa rencontre avec la femme en noir, observe l'amour naissant, leur bonheur. Lol, folle de ne pas pouvoir les accompagner, s'oubliera dans S. Thala. Là où ils se retrouveront réunis une dernière fois, perdus, son aucun souvenir, morts. Lol suit les pas de l'homme qui garde la mémoire, Michael Richardson est revenu pour se tuer et Anne-Marie Stretter s'y trouve déjà depuis longtemps, vieillie et amaigrie. Elle qui est pourtant enterrée au cimetière anglais à Calcutta.

Ils n'ont plus rien, dit-elle. Tout a été détruit mais il ne pouvait en être autrement : le monde est insoutenable. S.Thala brûle, ils mettent le feu. Lol dort car sans cela elle mourrait. Ils ont tout oublié. N'ont plus aucun souvenir. Rien. Ou jamais plus d'une seconde. Les dialogues s'effacent, les marées de la mer vont et viennent au rythme des cris de la petite mendiante. Dans la mémoire de Calcutta, la mousson, les cris de la mère. On n'entend plus rien, ils se souviennent seulement du nom : Michael Richardson. C'est alors que le gardien de la mémoire chante India Song au bord de la mer.

Le Mékong ; la Loire. Elle part. Sur le piano de la résidence du Vice-consul de France, une partition, Indiana's song. Le piano noir de la villa Agatha. L'enfant joue la valse de Brahms mais elle s'arrête toujours au même passage, n'y arrive pas et demande au petit frère de jouer à sa place. Ils ont les mêmes mains, les mêmes doigts pour le piano ; se ressemblent tellement. Les gammes s'élancent au rythme des marées : modérées et chantantes. Mais elle abandonne le piano, le petit frère jouera alors pour deux. Comme Anne-Marie Stretter qui refuse de jouer Schubert... Agatha. La villa de Vinhlong ; la villa Agatha. Le Mékong et la Loire, ce fleuve aux courants si dangereux. L'enfant et le petit frère s'aimeront dans la passion jusqu'à leur séparation. Car elle doit partir... afin qu'il puisse toujours la rejoindre.

Des amours impossibles : l'inceste, l'amant tué et l'amant chinois. Le déshonneur et la folie. L'absence devant l'immensité de la mer. La douleur, le crime et l'insupportable. À chacun sa narration et son interprétation dans la lecture des livres de Marguerite Duras, que ce soit dans une attirance inexplicable ou dans un rejet immédiat. On l'aime ou on la hait, parfois les deux en même temps, mais on n'en ressort jamais indifférents. C'est peut-être dans notre incompréhension qu'elle nous bouleverse et nous perd. Dans ses obsessions aussi : l'auteur ne sait pas mentir même si tout n'est pas vrai. Elle invente avec sincérité et passion. Elle casse toutes les règles de l'écriture, ne suit pas les bonnes formes grammaticales, impose des fragments, des mots. Un point. Elle sera longtemps critiquée et moquée. Mais qu'importe les mauvaises langues, elle aura toujours écrit sans se soucier des autres. Parce qu'il ne pouvait en être autrement. Et c'est pour la célébration de son centenaire que nous l'acclamons, que nous la lisons avec bonheur et nostalgie, que nous allons voir ses pièces de théâtre. C'est pour la célébration de son centenaire aussi que son oeuvre entière est publiée aux éditions de la Pléiade.

Ah ! Duras.




 

 

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