Pour la revue Bouts du Monde n°19, été 2014








 

SOUDAIN JE ME VOIS COMME UNE AUTRE





 



Le matin au réveil, un sentiment d'appréhension m'accapare. Le décalage horaire peut-être ou l'idée un peu folle d'être partie en Indochine française à la recherche de Marguerite Duras ; je ne sais pas très bien. Il est trois heures du matin en France, neuf heures ici et je sens comme un étourdissement. Je me demande tout à coup si le voyage ne risque pas de m'avaler toute entière car c'est seule que je m'en vais parcourir la moiteur de Saigon. Seule dans un pays qui n'existe plus en espérant trouver quelqu'un qui n'y est pas. Quelle histoire...

Cette année, Marguerite Duras aurait eu cent ans. Un bon prétexte pour partir sur ses traces, voyager, parcourir le Vietnam et le Cambodge. Mais je ne pars pas sur ses traces, c'est bien plus fort que ça : je la cherche. Car ma rencontre avec l'auteur a été quelque chose d'extraordinaire, de surprenant et d'inespéré, je n'aurais jamais imaginé un tel choc. J'ouvre le livre régulièrement et au hasard d'une page j'en sors toujours bouleversée. Et toujours je me mets à écrire. Comme ça, rien de plus, je note quelques idées. Lire ses mots c'est un peu entrer en elle, c'est quelque chose d'incroyable et de terriblement solitaire, cela ne peut pas s'expliquer. Je ne pourrai donc jamais parler de ses romans je crois. Je ne saurai peut-être pas l'écrire non plus car il s'agit d'écouter le rythme de ses phrases, la lenteur. Les riens, les obsessions aussi, les non-sens... cela prend du temps.

C'est pourquoi je décide de partir car je dois comprendre ce lien étrange qui me rattache à elle. Je la lis, encore, toujours. Le scénario d'Hiroshima mon amour, L'Amant, L'Amant, India Song. C'est seulement une phrase de L'Amant, un mot, ou un autre.

C'est le passage d'un bac sur le Mékong.

Très vite dans ma vie il a été trop tard.

Soudain je me vois comme une autre.

Aujourd'hui je lui dis que c'est un bien-être cette tristesse.


Je lis et relis des phrases comme celles-là. Je regarde les mots imprimés et je les recopie plusieurs fois sur un carnet. Mais à force de lire Duras, j'ai peur que les phrases s'effacent, qu'elles disparaissent de ma vie et ne plus rien admirer. La cruelle magie de ses mots pourrait s'envoler aussi soudainement qu'elle m'est apparue. Saurais-je encore l'écrire si on me le demandait ? Je ne suis pas sûre. L'écriture comme la lecture se fait d'elle-même, sans moi, sans les autres. Et si on me le demandait je ne saurais pas faire. Je ne peux donc rien prévoir.

Ho Chi Minh ville me semble si loin des silences de l'auteur. Je n'ai qu'entrevu la ville et je sais déjà la déception que j'éprouverai. Alors je marche, je marche, je me dirige vers l'eau de la ville dans l'espoir qu'elle me guidera vers les premiers mots de l'auteur. Mais la rivière de Saigon est vide de vie, un port militaire inaccessible et des corniches sans passant. Seuls quelques âmes perdues s'y retrouvent, un ou deux couples, un travailleur... Je n'imaginais pas cette eau désertée mais on me dit rapidement que dans le delta c'est différent : les gens vivent et travaillent sur le Mékong. Je persiste toutefois dans ma démarche, sur d'autres rives, plus loin... Voilà un pêcheur. Attrape-t-il quelque chose dans cette eau boueuse ? Et puis plus rien, la route s'arrête, le passage tout à coup inaccessible. Je retourne vers le centre ville en sueur et fatiguée de ces quelques heures de marche, vers le lycée de son enfance.

C'est un bâtiment français composé de plusieurs ailes, les murs peints en jaune orangé, entouré de quelques palmiers. Un très bel endroit. Et après l'avoir contourné et observé un moment, je m'installe dans un petit café touristique situé juste en face. Me voilà ici, à la lire devant son ancien lycée, accompagnée d'un jus de fruit frais. Je trouve tout de même la situation un peu étrange car je ne sais pas si ce travail me correspond. Admirer l'ancienne école de Marguerite Duras ne m'émeut en rien et je dirais même que mon intérêt se trouve vite limité. C'est très amusant sûrement mais... je m'en vais sans même penser à photographier le bâtiment.

C'est arrivé très vite ce jour-là, un jeudi. Il est venu tous les jours la chercher au lycée pour la ramener à la pension. Et puis une fois il est venu un jeudi après-midi à la pension. Il l'a emmené dans l'automobile noire.

Elle a quinze ans et demi et ne sait pas encore qu'elle inspire le désir. Toute son enfance passée avec les annamites, elle ne connait pas les codes des jeunes filles de bonne famille. Le mensonge impossible, c'est le ridicule de son attitude qui domine dans les rues de Saigon car vêtue d'une robe usée, de chaussures vernies et d'un chapeau d'homme, elle ne ressemble ni aux petites Françaises ni aux indigènes. Mais aujourd'hui les choses ont bien changé. Les Vietnamiennes portent avec élégance des robes années soixante, le noir de leurs cheveux brillent et leurs lèvres sont joliment maquillées de rouge. Quant aux blanches, elles ressemblent à toutes les blanches en vacances : short, tee-short. Les joues rougies par le soleil, les cheveux mal coiffés, des tongs aux pieds. Aujourd'hui, elle n'aurait pas été ridicule mais tout simplement amusante ; unique.

Je m'en retourne vers l'eau sale des rivières de la ville : l'eau comme une de ses obsessions. L'éternel, la mort, le vide... Je longe le fleuve jusqu'au quartier de Cholon, le quartier chinois où se trouvait la garçonnière de l'amant. C'est là où les Français et autres riches allaient fumer l'opium aussi, le commerce, le marché noir. Je marche plusieurs kilomètres sous le soleil avant d'arriver dans la folie de la circulation. Des motos de partout me surprennent et me coupent dans mon imagination : je ne vois rien d'autre qu'un lieu comme un autre avec certes, de jolies pagodes.

Je ne reste pas plus longtemps. Je m'en vais plus loin, dans un endroit moins peuplé, perdu : sur le Mékong, à Vinh Long peut-être : Sa Déc. Et lancé sur la route, je me félicite de ce choix car déjà je respire le grand air. Le bus franchit de nombreux ponts et l'eau du delta se dévoile progressivement sous mes yeux. La vie apparait doucement au bord de l'eau avec un ou deux bateaux tout d'abord, puis des maisons sur pilotis. Je sens que j'approche et mon souffle se coupe. Des ponts encore, des eaux vierges, le vert de la végétation sauvage, des bananiers. C'est vraiment très beau, les paysages ressemblent en tout point à ceux de mon imagination. Encore un autre pont, énorme celui-là, si long qu'il pourrait traverser une mer, un bras du Mékong entouré d'usines modernes et la réalité de mon époque qui me revient. C'est vrai, nous sommes en 2014... quel dommage.

C'est le passage d'un bac sur le Mékong.

C'est la traversée d'un pont au-dessus du Mékong : rapide et insignifiante.

Sur le bac, regardez-moi, je les ai encore. Quinze ans et demi. Déjà je suis fardée. Je mets de la crème Tokalon, j'essaie de cacher les taches de rousseur que j'ai sur le haut des joues, sous les yeux.
(...) Sur le bac, à côté du car, il y a une grande limousine noire avec un chauffeur en livrée de coton blanc. (...) Dans la limousine il y a un homme très élégant qui me regarde. Ce n'est pas un blanc. Il est vêtu à l'européenne, il porte un costume tussor clair des banquiers de Saigon. Il me regarde. J'ai déjà l'habitude qu'on me regarde.


C'est l'histoire qui commence entre l'enfant de quinze ans et demi et le riche Chinois de Sadec.

Sa Déc qui me dévisage. Les passants, les enfants, en moto, en vélo, du balcon ou de l'autre côté de la rue, tous les yeux de la ville rivés sur ma peau blanche. À mon passage, la ville s'arrête brusquement pour m'observer... c'est terrifiant ! La scène me fait tout de suite penser à celle de la gifle dans le café d'Hiroshima mon amour. Des visages qui se retournent brusquement sur moi. S'habitueront-ils à ma présence ? Avec le temps, j'arriverai bien à me faire accepter car je compte bien y rester un moment. Et alors, je m'y sentirai bien.

Je n'en doute plus un instant quand j'arrive devant la rivière qui longe la ville. Je vois l'eau, la vie sur l'eau avec le passage des bateaux et autour, des petites habitations colorées, des arbres aux fleurs roses et des chaises pour s'y installer. C'est tout à fait charmant. Un haut-parleur diffuse d'étranges mélodies d'Asie et je sais que j'y suis. Avec Hiroshima mon amour qui me revient à nouveau, sur les rives, la douce musique japonaise. C'est donc ici, j'en suis sûre. Je m'installe alors sur une petite chaise au bord de la rivière avec le livre.

Mais Hiroshima me poursuit jusqu'à mon hôtel. Je ne voulais pourtant pas en parler ici mais comment éviter de le citer ? Le film d'Alain Resnais a été un bouleversement dans ma vie, le scénario écrit par Marguerite Duras m'a amenée vers elle puis vers l'écriture alors l'hôtel de Sa Déc fait de béton avec ses larges escaliers en colimaçon ne peut que m'y faire penser. Je rentre dans le hall vide de la réception avec émotion et je vois l'hôpital d'Hiroshima, le musée aussi. La réplique d'Emmanuelle Riva résonne en moi : "Quatre fois au musée à Hiroshima." À plusieurs reprises, j'entends la phrase. À plusieurs reprises, je me surprends à apprécier l'architecture d'après-guerre, vide, froide. Les escaliers en colimaçon faits de béton tournent au- dessus de ma tête alors bien sûr, je me dis que c'est ici que je dois être. Pas de doute possible.

La maison de l'amant chinois se trouve un peu plus loin, en face de la rivière... Une architecture traditionnelle chinoise qui contraste avec les maisons alentours et l'hôtel. Et comme c'est drôle, on visite la maison de Huynh Thuy Le comme si l'homme avait eu une quelconque importance historique. On visite sa demeure pittoresque pour y trouver Marguerite Duras alors qu'elle n'y est jamais entrée. Pouvaient-ils seulement se douter qu'un jour une telle chose pouvait arriver ? Une liaison de jeunesse, un amour mal partagé, cette douleur... visités 85 ans plus tard. N'est-ce pas amusant ? Le riche héritier chinois a vécu avec sa femme et ses cinq enfants ici. Mais que savons-nous de son histoire ?

Du film de Jean-Jacques Annaud que je découvre seulement aujourd'hui, les touristes paient pour découvrir l'étrange maison de l'amant. Comme moi, ils se laissent aller à la curiosité qu'ils connaissent. Cependant, les étrangers se font rares à Sa Déc, les rues se vident de moi et de mes semblables. Je m'y balade alors amusée de mes joues rosées. Et cette branche du Mékong qui semble se remplir et se vider, le pont en béton, l'homme du bus qui parle dans son mégaphone pour renseigner les voyageurs, Hiroshima à Sa Déc. C'est peut-être une bonne chose que je confonde les lieux car ils n'ont plus vraiment d'importance : du moment que l'eau, l'amour impossible et la douleur se mélangent entre eux.

La peau est d'une somptueuse douceur. Le corps. Le corps est maigre, sans force, sans muscles, il pourrait avoir été malade, être en convalescence, il est imberbe, sans virilité autre que celle du sexe, il est très faible, il paraît être à la merci d'une insulte, souffrant. Elle ne le regarde pas au visage. Elle ne le regarde pas. Elle le touche. Elle touche la douceur du sexe, de la peau, elle caresse la couleur dorée, l'inconnue nouveauté. Il gémit, il pleure. Il est dans un amour abominable.

L'Amant comme référence à la jeunesse de Marguerite Duras. Mais qu'en est-il vraiment ? L'histoire écrite et réécrite, l'auteur s'emmêle dans ses souvenirs. Elle-même le disait, elle n'a aucune notion des dates, du temps et puis elle invente aussi. Elle écrit même dans le livre : l'histoire de ma vie n'existe pas. Ça n'existe pas. Il n'y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l'on fait croire qu'il y avait quelqu'un, ce n'est pas vrai il n'y avait personne. Je ne cherche donc pas à tout savoir, ce serait d'ailleurs impossible. Tirer le vrai du faux n'a pas d'importance. L'Amant, prix Goncourt 1984 mais aussi le Barrage contre le Pacifique ou même les premiers romans, Les Impudents, La vie tranquille ; la famille toujours présente : Des journées entières dans les arbres. L'Eden Cinéma, L'Amant de la Chine du nord, des fragments dans les Cahiers de la guerre. Ici, je les lis les uns après les autres et je crois, j'aimerais beaucoup tout mélanger : l'amant, M. Jo, Léo. C'est un Chinois ou un indigène. C'est à la concession au Cambodge, Saigon. Les informations se mélangent et je ne sais plus vers où aller. Mais comme j'aime être perdue, je me laisse porter par le courant du Mékong ; je ne suis pas encore prête à ressentir la tristesse de tout savoir.

Je descends du car. Je vais au bastingage. Je regarde le fleuve. Ma mère me dit quelque fois que jamais, de ma vie entière, je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans, ces territoires d'eau qui vont aller disparaître dans les cavités des océans. Dans la platitude à perte de vue, ces fleuves, ils vont vite, ils versent comme si la terre se penchait.

Il est dix-sept heures. La chaleur de la journée diminue, les enfants sont sortis de l'école, la vie reprend. Je suis au bord du fleuve, sur une autre rive ; de l'autre côté. C'est le meilleur moment de la journée car la lumière est chaude et douce, les couleurs magnifiques et les enfants regardent émerveillés leurs cerfs-volants monter dans le ciel. C'est aussi l'heure de la baignade, grands et petits viennent se rafraichir dans l'eau boueuse, ils se lavent et jouent. Comme le temps leur semble paisible... Je les observe, assise juste devant eux, je peux les regarder avec naturel quand les minutes s'écoulent avec mon silence. C'est un très joli moment, très simple, je reste là sans rien demander. J'adopte avec bonheur leur tranquillité et leur joie quand le soleil baisse petit à petit sur mon visage. C'est doux, empli de paresse et de sérénité comme une fin d'après-midi d'été à la mer.

Puis Vinh Long, là où tout a commencé. Une petite ville dans la continuité du Mékong à quelques kilomètres de Sa Déc. Tout vient de là : l'enfant, le passage du bac, Anne-Marie Stretter et la petite mendiante.

Anne-Marie Stretter, c'est la femme de l'administrateur général basé à Vinh Long. L'enfant la croisait de loin sur son balcon ou dans son auto, sur le bac aussi. Un jour, elle voit en elle un lien secret qui les unit : celui de l'isolement des amants, le silence du déshonneur, l'amour. Elle ne peut parler de ses nuits avec le Chinois avec personne alors elle imagine Anne-Marie Stretter comme un idéal et une survie ; un modèle peut-être ? Un fantasme. Elles seront désormais liées sans s'être jamais parlées.

La dame sur la terrasse de sa chambre, elle regarde les avenues le long du Mékong, je la vois quand je viens du catéchisme avec mon petit frère. La chambre est au centre d'un grand palais à terrasses couvertes, le palais est au centre du parc de lauriers-roses et de palmes. La même différence sépare la dame et la jeune fille au chapeau plat des autres gens du poste. De même que toutes les deux regardent les longues avenues des fleuves, de même elles sont. Isolées toutes les deux. Seules, des reines. Leur disgrâce va de soi. Toutes deux au discrédit vouées du fait de la nature de ce corps qu'elles ont, caressé par des amants, baisé par leurs bouches, livrées à l'infamie d'une jouissance à en mourir, disent-elles, à en mourir de cette mort mystérieuse des amants sans amour. C'est de cela qu'il est question, de cette humeur à mourir.

J'ai retrouvé la villa d'Anne-Marie Stretter. Une demeure magnifique, un peu décrépie, entre un canal du Mékong et une longue avenue de Vinh Long. Elle s'élève dans toute sa splendeur, majestueuse d'un temps passé, vieille de cent années. Sûrement, ce n'est pas la villa d'Élisabeth Striedter. Qu'importe. Les chiens aboient au loin et c'est ici que je décide de rester quelques heures accompagnée du livre. Et je crois entrevoir quelque chose. Je me trouve si bien devant la villa que peut-être, ma recherche inaccessible en Cochinchine commence à prendre forme. La musique d'India song résonne dans mes lectures comme ces histoires d'amour impossibles : l'inceste, l'amant tué et bien sûr, celui de l'amant chinois. Je les vois, je les imagine ici, d'un autre temps, d'un autre monde. Mes après-midi entières dans le jardin de la villa comme la mendiante le long des boulevards désertés de la nuit. C'est le début de l'errance.

Elle est pieds nus, elle court après moi pour me rattraper. Je la reconnais, c'est la folle du poste, le folle de Vinhlong. Pour la première fois je l'entends, elle parle la nuit, le jour elle dort, et souvent là dans cette avenue, devant le jardin. Elle court en criant dans une langue que je ne connais pas. La peur est telle que je ne peux pas appeler. Je dois avoir huit ans.

Anne-Marie Stretter et la mendiante de Vinh Long hanteront à jamais Marguerite Duras. À elles deux, elles symboliseront la misère, la mort, l'insupportable, le cri dans le silence et le déshonneur. Elles seront à plusieurs reprises liées dans les livres, à Calcutta, au bord du Gange... India Song.

Le Mékong aux eaux tumultueuses, aux courants contraires et criminels. J'embarque sur un petit bateau qui remontera le fleuve jusqu'à la frontière cambodgienne. Le moteur hurle pour avancer plus vite, la musique résonne, ses mots à contre-courant. Je pars pour la plaine, la forêt du petit frère, les cris de la mère. Vers la concession incultivable du Barrage contre le Pacifique, Prey Nop, le sud du Cambodge. Je vois les rives du Mékong défiler devant moi et la brise fraiche de l'eau apaise mon impatience. Car je sais que là-bas, le paysage sera plus douloureux que celui du delta. Je sais aussi que ma recherche se perdra dans l'eau salée des marées. Je me sens déjà comme ailleurs.

Marguerite Duras n'est jamais revenue sur les terres de son enfance mais l'aura pourtant vécu toute sa vie jusqu'à l'épuisement de l'oubli. Il faut imaginer : cent ans ont passé. Sa Déc d'aujourd'hui n'est pas Sadec d'autrefois. Vinh Long non plus avec son pont au loin et ses hôtels au bord de la rive. Seul le courant du Mékong continuera d'aller et venir dans la même douleur... Mais sur la route pour Kampot, je sens toutefois que je m'approche d'un paysage passé. La terre est aride et la route fatiguée lorsque j'entrevois des collines émerger au loin cassant ainsi la régularité des champs plats et brûlés par le soleil. Les maisons montées sur pilotis, des cabanes souvent, des huttes. Deux buffles apparaissent au bord de la route quand les enfants courent autour des multiples vaches blanches de la région. C'est dans la poussière que le paysage se gagne à être découvert. La terre recouvre les arbres, le toit des maisons, les passants. C'est la saison sèche d'avant les pluies. Mais malgré la nouveauté qui surprend, il ne faut rien enlever à l'imaginaire des lectures. Je vois donc ce que je veux voir et pour le reste...

Je commence à entendre la mer, le cri de la mère. Les gammes s'élancent telles des vagues qui retombent. L'enfant sur le piano noir dans le lent mouvement des marées. L'eau qui envahit tout, comme la peur, l'injustice, la corruption coloniale. C'est le crime en toute impunité dans l'indifférence générale. Je ne suis plus qu'à quatre kilomètres du bungalow de son enfance : la borne affiche 180. En minibus, je vais passer devant le kilomètre 184 sans m'arrêter. C'est midi. Vous vous rendez compte ? Je nage maintenant dans la mer de Chine, celle qui inonde les cultures pendant la mousson. L'eau est presque trop chaude en cette fin d'après-midi. Belle et douce, elle semble m'imposer le repos et l'oubli... Mais je repars très vite sur la route qui relie Ram à Kam, en moto cette fois-ci, pour retrouver la région de Prey Nop.

La plaine s'étend sur des kilomètres jusqu'à la mer. De là, tout se confond à perte de vue. Le chemin de terre n'en finit pas de s'allonger sous la lumière trop blanche de la matinée. Et après plusieurs tentatives échouées, je retrouve le bungalow de la concession habité aujourd'hui par une famille musulmane. La cahutte me surprend par son étroitesse et son charme. Les palmiers tout autour, le manguier de l'entrée et les hamacs étendus offrent au lieu du calme et de la paresse. C'est drôle, je ne m'attendais pas à éprouver autant de plaisir devant le lieu de son enfance. Peut-être est-ce dû au temps passé à la recherche, comme le trésor enfin trouvé, découvert, la récompense tant espérée. Alors que pourtant je sais ! Je sais que peut-être ce n'est pas le bungalow de la mère et de l'enfant. Il a été désigné par supposition comme étant le lieu de la concession mais peut-être, peut-être, ils se trompent. Je trouve l'incertitude formidable. Comme un endroit imaginaire, de couleur bois foncé enjolivé d'un bleu turquoise, un conte, un passé qui détient toute la magie inaccessible aux passants. Un rien pourrait d'ailleurs me prouver le contraire. Si on me disait que ce n'est pas celui-là mais l'autre là-bas, je le croirais tout aussi bien. Oui, c'est la croyance qui importe. J'ai d'ailleurs déjà désigné un autre bungalow comme étant le bon. Pourquoi pas ? Je revois mes lectures aussi bien devant l'un comme devant l'autre.

D'un coup, le ciel se couvre et l'eau s'écroule pendant vingt minutes. Puis plus rien. Juste l'odeur de la pluie d'été qui traine un peu sur le village de Prey Nop et le vent contre mes oreilles comme le cri de la mère. C'est si plat et si chaud : il n'y a rien à faire. L'enfant regarde la piste dans l'espoir de partir, s'enfuir avec le petit frère ou un autre chasseur. Elle attend toujours qu'une auto passe. C'est long. Des années d'attente à rêver la mort de la mère. Ils disent : si la mère meurt on partira. Ce sont les marées qui l'ont rendu folle, sévère et terrible. Elle fait des crises épileptiques, ne se souvient plus combien d'enfants elle a accueilli, morts dans ses bras, morts des mangues vertes. C'est le choléra et la lèpre, le tigre de la forêt, le courant du Rac ou une auto qui passe. On les enterre dans le jardin sans un mot. La plaine est emplie de petits corps morts...

Le cadastre français vend une terre incultivable. Dix ans d'économie dans le Pacifique. Vingt ans. Mais la mère ne désespère pas, bien au contraire, elle décide d'agir et de se battre contre le fléau de la marée en y construisant des barrages avec l'aide des paysans alentours. Elle hypothèque le bungalow, vend meubles et bijoux pour acheter les rondins de bois. La construction des barrages prend trois mois. Mais cela ne suffit pas, les barrages s'écroulent dès la première marée ... les crabes ont grignoté le bois... et le courant trop fort a tout emporté. C'est la grande tragédie de son enfance, l'injustice contre la mère...

Ça a été long. Ça a duré sept ans. Ça a commencé nous avions dix ans. Et puis nous avons eu douze ans. Et puis treize ans. Et puis quatorze ans, quinze ans. Et puis seize ans, dix-sept ans.
Ça a duré tout cet âge, sept ans. Et puis enfin l'espoir a été renoncé. Il a été abandonné. Abandonnées aussi les tentatives contre l'océan. À l'ombre de la véranda nous regardons la montagne de Siam, très sombre dans le plein soleil, presque noire. La mère est enfin calme, murée. Nous sommes des enfants héroïques, désespérés.


Un an après la mort de Marguerite Duras en 1996, la construction des barrages débutent le long de la plaine de Kampot. Quelle ironie tout de même, près de cent ans plus tard l'injustice a été enfin réparée... par les français. Ceux même qui ont vendu la terre incultivable, ceux même qui réclamaient les récoltes tous les ans.

Des kilomètres et des kilomètres de digues et de barrages. Comment la mère a-t-elle pu seulement imaginer entreprendre un tel projet ? Construire un barrage contre le Pacifique... Comment a-t-elle réussi à convaincre les paysans alentours ? Rassembler les rondins de bois, creuser, creuser, puis construire sous la chaleur de la saison sèche. C'est énorme. La plaine s'étend si loin que je peine à imaginer le projet possible.

Les champs maintenant cultivables depuis dix ans, les villages tout autour, le sourire des enfants sur la digue, sur le chemin de l'école ou dans le Rac avec les buffles. Nus, ils jouent et se lavent avant d'aller diner la nuit tombante... Tout est si paisible autour du bungalow de la mère, si elle savait. Morte dans l'injustice. Morte folle de ses barrages écroulés... Si elle pouvait voir la construction financée par la France, le travail dans les champs, l'économie grandissante des paysans. Personne ne se souvient de la femme blanche ici, ni de ses tentatives contre l'océan... Personne. Il ne reste qu'une stèle posée par un admirateur français en mémoire de Marguerite Duras. Rien sur la mère ni sur ses efforts assassinés.

Tout est ancré dans la mémoire et l'oubli. Comme l'obsession d'une vie : la mère, la folie, l'injustice. Dans l'amour aussi, le petit frère, Anne-Marie Stretter. Tous, ils viennent et reviennent dans ses livres, même ceux qui parlent de tout autre chose. On y retrouvera la marée de la mer de Chine, la forêt tropicale, la violence du grand frère, le crime, l'envie de tuer, la mort d'aimer, l'inceste, Lol V. Stein, la mendiante. L'enfance étendue sur une vie entière entre absence et disparition. Et aujourd'hui vendredi 4 avril, Marguerite Duras aurait eu cent ans. La petite mendiante chante toujours dans le Gange auprès des lépreux, Anne-Marie Stretter est morte, Lol V. Stein folle et Michael Richardson revient à S. Thala pour se tuer.

De retour à Saigon, je ne comprends toujours pas mon attachement pour le livre mais je l'accepte comme tel : obsessionnel, dérangeant et fou. Il m'a changée, m'a amenée vers l'écriture et m'a fait prendre conscience de mon errance comme de mes erreurs. Je n'ai donc pas trouvé Marguerite Duras en Indochine française, devant le courant du Mékong ou au loin des marées de la mer de Chine.



 

Top