Pour la revue des Temps Modernes n°673 mai 2013

Récit

 

 






 

NAHLA



 




 

       Je n’arrive plus à comprendre où je suis, car j’y suis désormais, c’est si soudain. Je ne m’y attendais pas. Je suis seule, pleine d’appréhension, dans un petit café proche des maisons closes.


       C’est un endroit populaire situé au croisement de ruelles blanches et de ma table, je vois d’un côté une petite mosquée et de l’autre une entrée emmurée. Les deux murs s’imposent à mes yeux. Je les reconnais. Je suis sur le lieu de la vidéo que j’ai découverte sur Youtube il y a quelques mois. Elle montre l’attaque de salafistes contre les prostituées. On les voit détruire les maisons, abattre les portes, voler les meubles. Leurs poings sont levés. Les masses s’élèvent et retombent lourdement contre les murs. Les fauteuils décharnés traînent sur le sol des maisons, les lits sont retournés et piétinés, les fenêtres brisées. Et malgré la violence de la scène, personne n’a signalé le caractère outrageux de cette vidéo. Elle a pourtant été vue 26 016 fois sur Internet. Je l’ai vue moi aussi, plusieurs fois. Et une chose avait retenu mon attention. Les prostituées étaient la cible de l’attaque, mais elles n’apparaissaient pas sur les images, comme absentes de l’agression qui les visait. Comment comprendre le sens d’une telle attaque sans voir les victimes ? Je me dis qu’elles sont à présent à quelques mètres de moi. Je suis à deux minutes d’elles mais je n’ose pas encore.


       Aux murs du café, la mosaïque est bleue. Je ne sais pas si c’est l’intimité froide et profonde de la pièce qui me pousse à rester ou si c’est la différence avec l’extérieur. J’ai peut-être trop chaud dehors, ou trop peur. Je suis venue pour les connaître, mais je n’y arrive pas encore. Trop de choses occupent mes pensées en cet instant, je me sens un peu perdue et mon impatience me surprend. Il me semble que le temps s’est arrêté. Le ventilateur ventile, les tables tanguent, le café chauffe, le patron fume. J’attends. J’aimerais pouvoir observer les filles mais je ne vois rien, les deux murs de l’entrée bloquent l’accès à mon regard curieux. Je me perds alors à les imaginer quand une femme entre. Le patron me fait signe, me la désigne d’un petit geste discret, je comprends. C’est une prostituée. Elle passe devant moi un plateau à la main, riante et méditerranéenne. Sa simplicité m’étonne, sa présence me paraît comme irréelle, si loin de mon imagination. Elle est là, vêtue de noir, le visage frais, sans aucun artifice. Il chantonne, lui, le patron du café.
       C’est comme si la vie venait de rentrer dans la pièce sombre. C’est comme si je me réveillais de la voir. Le patron blague en nettoyant les tasses vides et elle rit. Elle me remarque, me sourit et se retourne vers le noir de l’autre côté des murs. Je n’ai pas osé lui parler. Le sentiment indistinct qu’elle vient de laisser sur moi m’écrase. Mon silence s’est abattu devant sa fraîcheur et l’éthique que je porte a perdu tout son sens : ç’aurait pu être moi, si j’étais née elle. J’aurais pu, moi aussi, avoir son sourire, posséder cette joie et cette force. Elle me charme. Elle m’intrigue. Je sens alors ma curiosité dominer la peur. Comment la rencontrer? Le patron me répond simplement : « Vas-y, elle est gentille. » Je franchis alors le pas, derrière les murs de la honte.

 

 

    Et derrière se cache une ruelle blanche aux volets bleus. Elle est encadrée, à gauche, des murailles de la vieille ville et, à droite, de maisonnettes devant lesquelles des passants se promènent. C’est plutôt joli ici. La ruelle est semblable à toutes celles de la médina. Elle est plus calme peut-être. Elle est sensible. Ici, on ne retrouve pas l’ambiance folle du souk et des cafés. Je sens une hésitation dans les regards. J’avance avec prudence tout en cherchant la femme en noir. Mon attention s’arrête sur une jeune fille, mini-jupe, bas filés, la main sur la hanche. Quelque chose me gêne dans son visage. J’ai chaud, je transpire je crois. Des tresses blondes tombent sur ses épaules nues. Elle me dévisage un moment, s’interroge peut-être sur ma présence, je continue mon chemin. Il est 11h ce matin et je ne me sens déjà plus spectatrice. Les hommes me semblent hostiles, sales, écœurants ; ils vont et sortent des maisons têtes baissées. Et je suis là. Je suis déjà là. Je la cherche avec confiance.
       Une autre fille me prend dans ses bras en riant très fort. Son maquillage déborde, ce n’est pas elle. Celle-ci m’embrasse, me taquine, appelle les copines. Voir une femme étrangère ici l’amuse. Elle m’accueille en se moquant gaiement en arabe quand de nombreux visages rieurs apparaissent aux fenêtres et aux portes, dont le sien.

 

 

       Elle s’appelle Nahla. Elle me dit qu’elle est pute dans un bordel à Sousse : « Je suis pute dans un bordel à Sousse. » C’est drôle, je la pensais autrement. Piégée dans mes propres préjugés, je l’imaginais laide et malpropre, indigne, fatiguée, réticente. Je la voyais en rouge sous les néons, mais les rôles se sont inversés au premier regard. Elle m’ouvre sa porte cassée sans même me connaître. J’entre.
       La grosse maquerelle déjeune quand Nahla me présente. Ici aussi la mosaïque est bleue. Elle m’installe sur le canapé déchiré, me propose un jus de fruit, demande mon prénom. Nous faisons connaissance. Il fait sombre dans l’entrée de la maison. Les câbles sont coupés et les canalisations détruites. L’absence de meuble donne à la pièce une allure de malheur et dévoile les murs défraîchis. La mosaïque, elle, est tachée de noir. Les mauvais souvenirs sont indélébiles. L’autre femme écoute quand nous discutons avec Nahla. Elle domine par sa présence. C’est drôle, je ne connais pas son prénom. C’est simplement Mama. Toutes les filles l’appellent Mama. Elle m’en impose par son caractère à la fois dur et chaleureux. C’est la patronne. Et je suis là, entre elles, avec elles. Je ris sans tout comprendre car je tente de séduire. Je ne sais pas pourquoi elles m’acceptent. Je regarde Nahla et pense à la vidéo qui n’a cessé de me tourmenter pendant plusieurs mois. Je lui demande alors.
       Elle dit : « Les salafïens. » Elle dit qu’ils ont tout cassé, frappé les putes ici. Elle les voit par trois mille. Elle dit qu’elle n’est pas un microbe. Elle s’énerve et perd son souffle. Les mots se chevauchent et trébuchent sur moi. Elle m’appelle madame et me tutoie. Elle me dit : « Tu sais madame, les salafïens, quand tu casses quelque chose... parce que ce Dieu ne veut pas ces choses- là, tout ça, ils ont pourtant volé l’argent des femmes, les bijoux des femmes, ils ont volé tout tout. Mais ce Dieu, il ne veut pas non plus qu’on vole comme ça ». Je les revois attaquer sur la vidéo, le regard vide. Nous sommes en Tunisie. Ils récitent le Coran. Ils filment. Ils prônent un retour à l’islam des origines dans le combat au nom d’une vérité. Nahla est un interdit, un péché, une faute impardonnable. Elle est condamnée. « Tu vois madame. » Je vois. Elle me montre les dégâts matériels, s’agite et se répète. Je vois. Tout en parlant, elle se recoiffe, me montre encore et se répète encore. Je vois. Je vois surtout la panique qu’ils ont causée en toi, je vois et je ne vois que ça.

 


       Un jeune homme entre et lui coupe la parole en lui murmurant quelques mots à l’oreille. Sa jeunesse m’étonne, sa confiance aussi : il se dirige avec Nahla vers l'escalier, sûr de lui. C’est un adolescent, la différence d’âge perturbe un peu. Elle me demande de l’attendre avant de monter avec lui au premier. Je suis là, je ne bouge pas, je respire calmement. En face, la porte vide donne sur la ruelle. Je la fixe quand des hommes passent devant moi, ils sont bien sûr étonnés. Ils ne rentrent pas, ils cherchent peut-être une autre fille, dans une autre maison. Mais de la ruelle, ils me remarquent pourtant. Qu’imaginent-ils de ma présence ? Je n’ai pas de place. Je suis de trop dans cet espace vide, cette pièce nue à la porte cassée. Seule, je l’attends ; c’est long.
       Mon appareil photographique m’accompagne dans la solitude. Il me pèse et me rend impatiente. Je regarde autour de moi, je tente d’analyser la situation afin de poser stratégiquement le plan à suivre. Mais je sais déjà que le calcul ne mènera à rien et préfère me laisser porter par le temps. Je vois les taches de sang sur le mur. Je vois le vide de la pièce. Je sens la pesanteur de l’air, on étouffe ici. Comment vais-je lui expliquer mon projet? Comment vais-je l’amener à se laisser photographier ?

 

 

LA SUITE DANS LA REVUE DES TEMPS MODERNES MAI 2013
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