REPORTAGE BREZOVICA MARS 2006
Des affaires plutôt que la guerre
« Tout va bien au Kosovo, on s’entend très bien entre Serbes et Albanais ». Halim, un Albanais de 32 ans répète ces mots comme pour s’en persuader. Il est le premier touriste du week-end. Attablés dans le même restaurant, les employés de la station - tous Serbes- viennent à sa rencontre. Au bout d’une heure, ils écoutent les mêmes chants serbes, boivent les mêmes bières, reprennent les mêmes pas de danse. Halim trinque même en serbe. Demain un professeur serbe lui donnera ses premiers cours de ski. « Peu importe que l’on soit Serbe ou Albanais, nous sommes tous des Balkans », ajoute-t-il. Tout va donc bien au Kosovo. A croire que Serbes et Albanais pourraient danser ensemble sur le pont de Mitrovica.
L’ambiance en bas des pistes le lendemain confirme cet étrange sentiment de paix entre deux communautés qui peinent depuis sept ans à trouver un terrain d’entente. Les commerçants serbes se plient en quatre pour satisfaire leurs 2000 touristes albanais. Ils les accueillent comme s’il s’agissait de Serbes, un verre de slibo à la main. Il leur proposent des paires de gants épinglées à des fils de fer et comblent par de grands sourires une organisation chaotique : des pistes non damées, des remontées mécaniques fermées pour cause de coupure d’électricité. La recette du succès de Brezovica est l’activité économique que génère la station, « business is business. On attend toute l’année ces touristes, on a besoin d’eux, ils ont besoin de nous » explique Slobodan, un des commerçants déjà bien amoché par l’alcool.
Le tableau multiethnique est pourtant loin d’être parfait. On entend rarement parler serbe sur les pistes. « Avant la guerre, les Serbes venaient tous passer quelques jours ici pour assister à des compétitions sportives. La station était riche. Aujourd’hui tout ça est terminé. Il n’y a plus que des Albanais qui viennent », marmonne Sibinovic Sibin-Cibe le directeur de la station qui a vu le lieu évoluer depuis sa création en 1954. Parmi les vacanciers, près de 90% sont en effet albanais, le reste étant des soldats de la Kfor ou des étrangers membres de l’ONU, en mission dans la province. Certes le coût de la journée de ski dissuade les Serbes du Kosovo (compter en moyenne 30 euros avec la location du matériel, le forfait, le ravitaillement), mais la raison principale de leur absence se trouve ailleurs. A deux heures de route de la station, au Nord de Mitrovica où vit une majorité de Serbes, les vacances à Brezovica restent un mythe, « le chemin pour aller là-bas est trop dangereux, on ne peut pas emprunter les routes seuls avec notre voiture, il faut prendre des bus spéciaux sécurisés pour les Serbes. Mais ils sont régulièrement la cible de jets de pierres », témoigne une habitante. A Brezovica, un skieur originaire de Pristina ne comprend pas ces craintes. La station lui paraît plutôt un bon moyen de renouer avec l’amitié d’avant guerre. « On doit réapprendre à vivre ensemble, c’est la seule solution pour l’avenir », conclue-t-il avant de s’élancer sur la piste.
Fatmir voit le futur bien différemment. Assis devant son café au pied des pistes, cet Albanais de 21 ans est mécontent car huit des neufs remontées mécaniques sont à l’arrêt, « de toute façon dans un an cette station sera à nous. Nous les Albanais on a de l’argent, on va investir dans des installations électriques neuves et jeter ces vieux télésièges ». Il voit déjà flotter le drapeau de l’aigle noir albanais. A côté de lui, la grande majorité des vacanciers ne pense pas à tout cela : les jeunes dévalent les pistes de ski en luge, d’autres attendent près d’une heure pour emprunter le vieux tire-fesses deux places, une poignée de costauds entreprend de gravir la montagne en après-ski.
Mais autour de cette bulle d’espoir presque parfaite, les haines se déchaînent toujours entre communautés. Le village de Strpce, à douze kilomètres de la station, est entièrement serbe. La neige et les vacances paraissent ici bien loin. Le climat est sec, poussiéreux, les cafés sont sordides, l’ennui rode, tout comme les voitures à la provenance douteuse. Les règlements de compte avec les Albanais sont ici chose courante. Les habitants préfèrent éviter tout contact avec l’Autre. Branimir, un Serbe de 21 ans a l’impression de vivre dans un ghetto, « je ne peux pas prendre ma voiture pour aller à Pristina, c’est trop dangereux car je dois traverser les villages voisins. Il m’arrive de monter à la station de ski, mais seulement la semaine quand il n’y a personne ». Les émeutes survenues à Mitrovica en mars 2004 après la noyade de trois enfants albanais ont eu des échos dans ces montagnes. Parmi les 19 victimes, 2 sont originaires de ce village. Plus haut, la station a dû fermer prématurément, au grand dam des employés qui continuent à penser que le petit paradis neigeux est, grâce à leur recette miracle, à l’abris des conflits.
17 heures, le soleil disparaît, les touristes aussi. Dans les boutiques, les commerçants ronchonnent. Nouvelle journée morose : « c’est à cause des pannes d’électricité. Et puis les gens ne louent pas de skis, ils préfèrent la luge ». La station est bientôt déserte. Chacun rentre chez soit, mais personne n’a ramassé les ordures qui jonchent les pistes. Comme pour ne pas arrêter la fête.
Texte : Marion TOUBOUL
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